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L'œil du purgatoire de Jacques Spitz. Illustrations d'Olivier Bramanti
Spitz est l'un de ces peu connus qui naviguent entre la décadence fin-de-siècle (de plus en plus goûtée alors que la nôtre se précipite) et la rupture surréaliste depuis longtemps intégrée dans le paysage littéraire. Il est de cette caste d'écrivains de haute tenue que les manuels relèguent dans un entre-deux historique qui est en vérité une remise fort négligée dont le dépoussiérage n'a lieu que de temps en temps par quelques courageux éditeurs. L'Arbre vengeur en est un, qui publie ce roman oublié, L'œil du purgatoire.
Purgatoire : car ce n'est même pas les enfers dans lequel on relègue l'auteur, mais dans son antichambre. Écrivain à la prose encore très XIXe, Spitzt est malgré tout d'une modernité fracassante.
Spitzt, l'un des rares romanciers scientifiques de la science-fiction française, comme le précise l'excellente préface de Bernard Eschasseriaux. Scientifique : l'histoire d'une innovation technologique, de l'invention d'un instrument technologique. L'œil du purgatoire est même l'invention d'un autre temps : le présent vieilli. Il nous présente un peintre auquel un savant fou et passablement idiot a inoculé un bacille qui permet de voir en avance : dès lors ce ne sont plus des cigarettes que voit le narrateur, mais des mégots, non plus de charmantes toilettes et jolies mises, mais de vieilles loques froissées, non pas des hommes, mais des cadavres. Il n'a pas même la consolation de voir ce qui adviendra par la suite, de voir la fleur derrière les pétales fanés, car ce n'est que le présent tel qu'il sera qui se présente à lui. Rien que des arbres morts, des parterre de feuilles mortes, des cadavres dans les berceaux. C'est une nouvelle lunette, qui ne sert plus à voir les étoile ou les atomes, mais la temporalité même, la temporalité fuyante de ce monde, de notre monde. Saisissante peinture d'un univers qui pourri sur pied, donnant lieux à de savoureuse descriptions de déchéance hésitant entre humour et humeur noirs.
« Vu hier ma première femme nue – dans la rue j'entends. Il faisait chaud, mais je ne m'y suis pas trompé. Elle marchait sans gêne aucune, une légère ombre grise flottait autour de ses cuisses. J'avais déjà compris : une femme dont la robe de voile, destinée à brûler, était, pour mes yeux, déjà réduite en cendre… Au demeurant, femme trop mûre pour que la vision qu'elle m'offrait fût une compensation à mes maux. »
Roman d'imagination donc, et roman fantastique, mais surtout roman de science-fiction, puisque la raison en est technologique. Nous ne sommes pas loin du Horla, mais nous sommes en pleine nouveauté. Le livre a un pied dans le siècle qui s'est achevé, un autre dans celui qui s'en vient. Les délires métaphysico-mystique du savant fou sont aussi bien issu d'un positivisme scientiste du XIXe siècle que les expérimentations folles d'un empirisme de bas étage du XIXe. Le désespoir du début du roman, qui nous conte le mal-être d'un peintre raté, ‒ qui n'est pas sans évoquer les récriminations misanthropes du narrateur du Tunnel de Sabato ‒, est d'une authentique filiation fin-de-siècle, mais au lieu de déboucher sur la folie d'un buveur d'absinthe, sur un esthétisme creux à la Des Esseintes, sur la conversion de pacotille de Durtal – l'expérience ouvre sur l'infini désolation de la technologie. Écoutons la bile qui coule de ces lèvres :
« Décidément la malchance me poursuit. À la série des contrariétés qui m'arrivent, je pourrais même croire que le monde m'est particulièrement hostile. Ce matin encore, l'infect Gugenlaert me refuse la toile que je lui apportais, celle qu'il m'avait presque commandé. Prétexte : ses clients n'aiment que la peinture claire ! Quelle idée se fait-il donc de moi ? Du reste, comme tous les marchands de tableaux, Gugenlaert ne comprend rien à la peinture… Personne ne comprend rien à la peinture, pas même ceux qui la font… Des coups pareils vous dégoûtent du travail, et de vous-même par dessus le marché ! »
L'homme est un désespéré et c'est sa décision de se suicider qui amènera le savant à le prendre pour cobaye involontaire, à lui injecter son poison qui fait voir l'avenir ; le désespoir débouchant donc sur le saut aveugle (puisqu'il n'est pas au courant) dans la technique, dans l'expérimentation sur soi (le savant y viendra aussi).
Là où le roman frappe fort, là où il vise juste, c'est que ce saut ne mène à rien d'autre qu'à un autre désespoir, ce passage n'accouche jamais que d'une autre manière de désespérer ; c'est d'ailleurs le progrès au sens de Spitz, non pas une avancée technique, mais une avancée du désespoir. À tout prendre, notre peintre était plus heureux avant : sa maîtresse n'est désormais plus qu'un cadavre sur patte dont il voit l'agonie pas à pas – après qu'il a assisté à sa propre mort au travers de son miroir :
« Mon visage, ce matin, dans la glace m'a fait peur. J'ai dû prendre une photo de moi-même pour me rassurer : j'ai un peu maigri, mes yeux s'enfoncent dans leurs orbites, mais aucun symptôme grave ne se laisse voir sur le cliché… Dans la glace pourtant quelle vision ! Je crois voir une momie. La peau adhère à la structure osseuse, le cheveu colle à la tempe, les rides creusent des parenthèses multiples de part et d'autre de ma bouche. À chaque instant, j'interromps mon travail pour aller me regarder. Il me semble que, de minute en minute, mon état s'aggrave. Évidemment, les microbes prolifèrent sans arrêt et ma vision ne progresse pas par bonds, mais glisse de façon continue vers l'avenir. Sur un objet familier comme mon visage, je peux saisir cette progression, je peux me voir vieillir à l'œil nu, comme dans un film accéléré. Horreur ! Je me vois non seulement vieillir, mais je me vois mourir ! »
Voilà le sens cruel de ce roman cruel. À force de tout voir, tout calculer, on finit par vivre dans un autre univers, peut-être plus précis mais totalement faux. Le narrateur est réduit à imaginer ce qu'il peut y avoir en lieu et place des ruines que les choses deviendront : à trop voir, on devient aveugle. C'est d'ailleurs ce à quoi il finira par ressembler, un quasi-clochard aveugle faisant la manche pour quelques centimes. Roman, allégorie ?
Allégorie.
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